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24/01/2015

Le temps des humiliés

bertrand badie,relations internationales,le temps des humiliésDans son dernier ouvrage, paru cette année, « Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales », Bertrand Badie opère une critique acerbe du fonctionnement des relations internationales contemporaines, affirmant que celles-ci sont façonnées par une humiliation systématique.

Qui ne se souvient pas des images montrant en 1998 l’ex-président indonésien Suharto signant, à la manière d’une reddition, le plan de rigueur imposé par le FMI ? Et derrière lui Michel Camdessus le dominant de sa stature ? Tout dans l’attitude de ce dernier semblait humiliant explique M. Badie, politologue français réputé et théoricien des relations internationales. Il estime que de tous temps l’humiliation a fait partie intégrante des relations entre Etats, et que la modernité n’y a rien changé. Bien au contraire, « le jeu de concurrence et d’individualisation qui affecte de plus en plus les rapports sociaux accélère et dramatise tous ces penchants ». Les exemples sont nombreux. A travers une première partie historique et richement documentée, l’auteur analyse divers événements conflictuels, marqués par le rabaissement de certains Etats par les grandes puissances : l’expédition punitive menée par le Royaume-Uni contre la Chine en 1840 (Guerre de l’opium), le dépeçage de l’Empire ottoman, l’intervention française au Mali…etc. « Incontestablement, l’idée s’impose et, dans sa diversité, l’humiliation devient un paramètre des relations internationales », affirme M. Badie dont l’objectif (réussi) est de montrer comment un système international génère de l’humiliation et provoque ainsi l’émergence de diplomaties réactives (les cas de l’Iran et de la Corée du nord constituent des exemples édifiants). La seconde partie du livre analyse l’humiliation dans sa forme actuelle, tandis que la troisième évalue les réactions périlleuses qu’entraîne l’humiliation. Ces trois volets ont pour but de nous faire « comprendre […] les impasses actuelles de la vie internationale, irréductibles aux catégories classiques de la science politique ».

C’est rappeler ici que M. Badie critique le système international actuel mais également les théories qui l’expliquent, en l’occurrence le courant néo-réaliste (né aux Etats-Unis), dominant, et qui considère que les intérêts des Etats et la quête de puissance sont les seuls variables explicatives des relations internationales. L’auteur martèle justement que le monde est devenu bien plus complexe depuis la fin de la Guerre froide et que la mondialisation a entraîné l’émergence d’acteurs non-étatiques qui viennent perturber le jeu international. Car si l’humiliation entraîne quatre types de diplomaties inédits de la part des Etats humiliés (revancharde ; souverainiste ; contestataire ; déviante), elle tend également à former un « anti-système » dans lequel les sociétés opprimées se rebellent (Printemps arabe) et les acteurs transnationaux ont la part du lion. La prééminence du Hezbollah au Liban et la marche apocalyptique de l’Etat islamique lui donneraient-ils raison ?S’il est trop tôt encore pour affirmer que les acteurs non-étatiques constituent un élément cardinal des relations internationales, la réflexion de M. Badie a toutefois le mérite d’ouvrir nos horizons quant à nos perceptions du système international. Celui-ci ne peut plus être vu comme une simple joute entre Etats rivaux. L’autre satisfaction concernant ce livre est qu’il est très accessible.

Autant vous aurez envie de prendre un anxiolytique après la lecture de certains ouvrages de l’auteur (La fin des territoires, 1992), tant les concepts expliqués nécessitent des connaissances préalables, autant vous lirez celui-ci sans déplaisir, tant l’explication est fluide et adressée à un large public. Fossoyeur de la dictature de la pensée, Bertrand Badie démocratise ici la compréhension des relations internationales. Et c’est une excellente nouvelle. J. N

Bertrand Badie, Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014, 249 p.

20/01/2015

Le temps des changements

le temps des changements,robert silverbergDans un monde qui semble être néo-retro, et plus précisément sur la planète Borthan, toute manifestation d'individualité est strictement interdite. Il est en effet proscrit de dire "Je". Pour Kinal Darrival, les choses ne sont pas figées et le temps des changements est à venir. Dans sa quête de soi, il rencontre Schweiz, un marchand venu de la Terre et fort logiquement adepte d'autres coutumes et d'une autre conception du monde. Avec Schweiz, Kinal va découvrir la drogue (clin d’œil de l'auteur à toutes sortes de substances hallucinogènes : LSD, peyotl, amphétamines...etc), subissant une "liquéfaction générale de la réalité, un effondrement des murs, une rupture des contraintes" (...). Mais surtout, cet état second va lui permettre d'ouvrir son esprit, casser les tabous, prélude à "sa" révolution. 

Réquisitoire contre la dictature de la pensée et des traditions, oeuvre introspective (1) mais également messianique, Le temps des changements est un autre tour de force parmi les très nombreux chefs-d'oeuvre de Robert Silverberg, et demeure largement d'actualité plus de quarante ans après sa publication. J. N

 

Robert Silverberg, Le temps des changements, Le Livre de Poche, 2013, 254 p.

Publié pour la première fois en 1971 sous le titre original A Time of Changes.

- Prix Nebula - 1971.

(1) Quête de l'identité comme dans Le livre des crânes (1972) mais également introspection concernant le judaïsme, qui apparaît également en filigrane dans L'oreille interne (1972).

19/01/2015

Berthe Morisot

impressionnisme,berthe morisot,dominique bona,paul durand-ruelMembre de l'Académie française depuis avril 2013 et lauréate du Prix Renaudot, Dominique Bona nous propose ici une biographie de Berthe Morisot (1841-1895). Pourquoi elle ? Dominique Bona s'est interrogée sur ce portrait peint par Edouard Manet en 1872 (Berthe Morisot au bouquet de violettes), constituant la couverture du livre. Enigmatique ce portrait de la future belle-soeur de Manet (sourit-elle ?), représenté dans un mélange de clair et d'obscur. Mais surtout, Berthe Morisot fut la seule femme au sein de ce groupe d'Impressionnistes décriés à leurs débuts et refusés par les Salons officiels. A travers ce récit, tous ces peintres et amis seront d'ailleurs évoqués (Manet, Monet, Pissarro, Degas, Renoir...etc). Impossible en effet de ne pas raconter leur histoire puisque leurs parcours sont étroitement liés (Mallarmé et Zola faisaient également partie de la bande). Voici donc un livre passionnant sur les débuts de l'Impressionnisme, pour ceux qui s'y intéressent. Et pour voir les toiles en vrai, hormis les Musées d'Orsay, de l'Orangerie, et Marmottan-Monet, à Paris, le Musée du Luxembourg propose jusqu'au 8 février une exposition consacrée à Paul Durand-Ruel - marchand d'art et promoteur des peintres impressionnistes - et permettant d'apprécier 80 toiles provenant de musées français et étrangers. J. N

Dominique Bona, Berthe Morisot - Le secret de la femme en noir, Le Livre de Poche, 2000, 378 p.

- Bourse Goncourt de la biographie

- Prix Bernier de l'Académie des Beaux-Arts

04/12/2014

Les chaînes de l'avenir

philip k. dick,panthropie,les chaînes de l'avenir,the world jones madeToujours Philip K. Dick. Les chaînes de l'avenir, écrit en 1956, est son second roman (1), correspondant du coup à sa première période d'écriture. Si durant celle-ci, il ne connut pas de succès (celui-ci intervient en 1962 avec Le maître du haut château, lauréat du prix Hugo un an plus tard), il allait tout de même y développer certains de ses thèmes fétiches. En effet, le thème du simulacre dont Philip K. Dick et Daniel F. Galouye sont les précurseurs, apparaît déjà dans L'oeil dans le ciel (Eye in the sky, 1957), avant d'être plus explicitement développé dans Le Temps désarticulé (Time out of joint, 1959) (3) et Simulacres (1960).

Dans un monde en proie au chaos et menacé par une invasion extraterrestre imminente, le salut (ou le coup de grâce ?) pourrait venir de Jones, capable de lire l'avenir avec un an d'avance. Le titre français du livre a permis l'écriture de la phrase suivante sur le quatrième de couverture de l'ancienne édition (Le Masque - Science-Fiction) : "Quel sera alors le destin de ce dictateur, prisonnier de sa faculté, prisonnier des chaînes de l'avenir ?" Mais Jones l'est-il vraiment ? Sachant qu'il sait quand et comment on tentera de l'assassiner ?

philip k. dick,panthropie,les chaînes de l'avenir,the world jones made,métaphysique,relativisme,prophète,dictatureS'il ne constitue pas une oeuvre phrare de Dick (la période 60-70 sera la plus intéressante), ce livre à la dimension dense préfigure toutefois ce qui allait venir par la suite : culte de la personnalité (l'allusion à Adolf Hitler est à peine voilée - Radio Free Albemuth développera également le thème du dictateur) et mythe du prophète absolu (4), monde pré/pro-apocalyptique, robots (thème brillamment développé dans Blade Runner), panthropie (5), relativisme...etc.

philip k. dick,panthropie,les chaînes de l'avenir,the world jones made,métaphysique,relativisme,prophète,dictatureAnalyse

L'histoire gravite autour de la notion métaphysique de la renaissance spirituelle et le désir de l'homme de transcender ses limitations. Philip K. Dick fait usage de nombreux parallélismes pour montrer les différentes tentatives des personnages de surmonter leur humanité par le biais d'antithèses. D'une part, l'épouse du principal protagoniste (Cussick) décide de le quitter en raison de la monotonie de sa vie quotidienne et finit par succomber à la décadence dans l'espoir de retrouver l'au-delà ; d'autre part, l'humanité tente de se reconstruire à travers des mutants envoyés sur Vénus et en se fiant aux visions pré-cognitives de Jones.  

C. A et J. N

 

Philip K. Dick, Les chaînes de l'avenir, Le Masque, Science-Fiction, 1976, 254 p. 

Paru pour la première fois en 1956 sous le titre original The World Jones made.

 

(1) Paru en 1955, Solar Lottery est le premier.

 

(2) Le film The Truman Show (Peter Weir, 1998) en sera largement inspiré.

(3) Thème développé dans Dune (1965) de Frank Herbert.

(4) Thème typique de science-fiction, la panthropie aborde le fait d'adapter génétiquement les humains afin de coloniser des planètes à l’environnement hostile. Dans son roman The Seedling Stars (Semailles humaines, 1957), James Blish (1921-1975) est le premier à en faire un thème central. Au cinéma, le thème est notamment développé dans Avatar (2009) de James Cameron.

27/11/2014

Radio Free Albemuth

Radio_Free_Albemuth_FilmPoster.jpeg.jpegUn film qui ne devait pas voir le jour, comme le livre dont il est adapté

 

Réalisée en 2010, cette adaptation d'un des romans phares de Philip K. Dick ne fut disponible que cette année-là. Le matériau d'origine avait également peiné pour voir le jour. Preuve encore une fois de la complexité d'une oeuvre quasiment inadaptable sur grand écran.

 

dick 16.jpgMaître incontesté de la science-fiction subversive, précurseur du cyberpunk, inventeur des mondes parallèles et premier à questionner la réalité et sa perception, Philip K. Dick devait à la base écrire une suite à son roman Flow My Tears, the Policeman Said ("Coulez mes larmes, dit le policier"), dans lequel il racontait l'histoire de Jason Taverner et sa descente aux enfers dans un monde parallèle où l'Amérique est une dictature (paru en 1974, le livre remporte le Prix John Wood Campbell Memorial).

dick 2.jpgChangement de titre

Cette suite, intitulée Valisystem A, fut réalisée en douze jours (accro à de nombreuses substances dont le speed, Dick "écrivait vite") mais après une longue reflexion de quatre ans (1). Mais l'oeuvre ne fut pas acceptée par l'éditeur de Dick. Plutôt que de le retravailler, ce dernier préféra l'offrir à son ami Tim Powers (également auteur de SF).

En 1985, soit après la mort de Philip K. Dick, Tim Powers et Paul Williams (fondateur de la Philip K. Dick Society et exécuteur testamentaire de Dick) récupérèrent le manuscrit et permirent sa publication après avoir modifié le titre. Valisystem A devenait Radio Free Albemuth

En effet, délaissant Valisystem A, Dick avait rédigé VALIS, premier volet d'une autre de ses oeuvres phares, LA TRILOGIE DIVINE, dans laquelle il développait les mêmes thématiques. Et VALIS (SIVA en français) est l'acronyme de Vast Active Living Intelligence System. The Divine Invasion (1981) et The Transmigration of Timothy Archer (1982) prendront la suite de Siva (1980).

200px-Radio_free_albemuth.jpgContre un monde totalitaire

Dick poursuit donc dans Radio Free Albemuth sa reflexion centrée autour de la crainte de l'émergence d'un Etat américain policier, id est totalitaire. Alors que l'Amérique est dirigée d'une main de fer par Ferris F. Fremont (qui renvoie à l'ancien président US Richard Nixon), Phil Dick (l'autobiographie décalée est bel et bien présente) s'inquiète pour son ami Nicholas Brady qui dans son sommeil reçoit des message subliminaux d'une entité extraterrestre lui enjoignant de se rebeller contre le système...

A noter que le personnage de Fremont pourrait également renvoyer au sénateur américain Joseph McCarthy (1908-1957), et sa fameuse "chasse aux sorcières" (Maccarthysme, terreur rouge), période correspondant au climax de la lutte idéologique entre les Etats-Unis et l'URSS et durant laquelle tout le monde aux Etats-Unis est suspect potentiel de collusion avec "l'ennemi communiste".

Plaidoyer antitotalitaire, confusion entre le réel et l'irréel, délires mystiques, paranoïa portée au paroxysme... Tout est réuni ici pour faire de ce récit une oeuvre abondante, extrêmement complexe et impossible à catégoriser. Radio Free Albemuth est "l'ultime jeu de miroirs qui interdit à tout commentateur honnête de prétendre distinguer une image claire dans l'ensemble de cette oeuvre tout entière consacrée à la description des simulacres (...) " (2).

téléchargement.jpgL'adaptation en soi 

Présenté au Sedona Film Festival en février 2010, Radio Free Albemuth ne fut distribué que tardivement en dvd. Cela est dû au fait que le film n'a pas bien été reçu par les critiques (22% de critiques positives sur le site Rotten Tomatoes ; 33% chez Metacritic). L'achat des droits de distribution s'est donc fait (longtemps) attendre. Film indépendant, Radio Free Albemuth est également à petit budget. Peinant à restituer avec conviction l'univers dystopique de Philip K. Dick (mais qui en serait véritablement capable ?), il souffre également d'une direction d'acteurs assez pauvre. On cite bien entendu les deux principaux protagonistes et habitués des séries TV, Jonathan Scarfe et Shea Whigham. Ce dernier, brillant chez HBO (Boardwalk Empire, True Detective), peine à voir en Philip K. Dick même si la ressemblance physique est frappante. 

Au final, Radio Free Albemuth est fort logiquement une nouvelle adaptation ratée de Philip K. Dick, venant s'ajouter à 12 autres (dont la plupart sont également des flops). Reste à voir ce que donnera l'adaptation en série de The Man in the High Castle (actuellement en tournage et produite par Amazon), autre oeuvre phare, lauréate en 1963 du Prix Hugo.

Enfin, pour de plus amples informations sur le long-métrage Radio Free Albemuth, il conviendra de consulter le blog qui lui dédié : http://radiofreealbemuth.com/blog/ 

J. N

 

Radio Free Albemuth (John Alan Simon, 2010, USA, 111 min).

Cast : Shea Whigham, Jonathan Scarfe, Katheryn Winnick, Alanis Morissette, Hanna Hall.

 

(1) Cf. la préface d'Emmanuel Jouanne dans Radio Libre Albemuth (Gallimard, Folio Science-Fiction, 2005), p. 10.

(2) Ibid, p. 11.

22/06/2014

Le syndrome du scaphandrier

serge brussolo,le syndrome du scaphandrier,mondes parallèles,réalité,monde virtuel,monde des rêves"Chasseur de rêves", David Sarella, fonctionnaire de son Etat, s'enfonce dans son sommeil afin de rapporter des objets d'arts vendus ensuite à des collectionneurs sans scrupules. Ce monde parallèle, jalonné d'aventures dangereuses lui permet de s'évader de son univers aseptisé. Devenu accro à cette réalité parallèle, en viendrait-il à la confondre avec le "monde réel" ? Malgré l'avertissement de ses supérieurs et des psychologues, et en dépit d'une santé qui ne fait que décroître, il ne peut s'empêcher de plonger et replonger dans cette zone... Si Christopher Priest est le pendant britannique du génie Philip K. Dick et de ses mondes parallèles, Serge Brussolo l'est assurément côté français, du moins à travers ce roman sombre. En effet, outre l'exploration de ce qu'est la réalité, Brussolo articule son récit autour d'un principal protagoniste en marge de la société, au bord de la rupture, et survivant tant bien que mal dans un monde de plus en plus déshumanisé. L'atmosphère lugubre est également permanente et l'histoire - comme chez Philip K. Dick - se termine sur une touche de désespoir. On pourra reprocher au récit d'être linéaire, plutôt prévisible, et somme toute, assez court. Mais il n'en demeure pas moins une exploration incisive sur le monde des rêves, thème développé il y a quelques années dans le vertigineux anime japonais Paprika (2006), et dans le nom moins étourdissant Inception (2010) de Christopher Nolan.  J. N

Serge Brussolo, Le syndrome du scaphandrier, FOLIO SF, 2005, 192 p.

Publié pour la première fois en 1992.

  

19/06/2014

Le berceau du chat

kurt vonnegut,science-fiction,cat's craddle,le berceau du chat,apocalypse,nucléaire,bombe atomique,bokonon,hoenikker,religionJournaliste à ses heures, Jonas effectue des recherches sur un des pères de la bombe atomique, le Dr. Hoenikker. Sa quête le mène sur l'île de San Lorenzo, dans les Caraïbes. Il y rencontre "Papa" Manzano, qui tient cette sorte de république bananière d'une main de maître, faisant exécuter toute personne coupable du délit le plus banal, Bokonon, un prophète hors-la loi prêchant une religion bizarroïde (clin d’œil à la scientologie de Ron Hubbard ?), et surtout les enfants de Hoenikker, qui détiendraient a priori la dernière invention de leur génial de père, la glace-9, pouvant solidifier tout liquide...

Roman apocalyptique, Le berceau du chat est surtout une satire acerbe de notre monde. Comme William Golding (mais d'une manière différente) et son fameux Sa majesté des mouches, Vonnegut met en exergue toutes les tares d'une humanité en déliquescence, à travers ce microcosme social formé sur une île coupée du monde. Au thème du nucléaire (l'auteur prit part à la Seconde Guerre mondiale et fut fait prisonnier par l'armée allemande), s'ajoutent ceux des avancées technologiques et de la religion, le tout concourant à la stupidité humaine. Très apprécié de Haruki Murakami, Kurt Voneggut est considéré comme l'un des auteurs les plus influents du XXème siècle. Ses romans Slaughterhouse 5 or The Children's Crusade (1969) et Breakfast of Champions or Good Bye Blue Monday (1973) sont cultes. Celui-ci est également un tour de force.  J. N

 

Kurt Vonnegut Jr, Le berceau du chat, J'ai Lu, 1974, 254 p.

Publié pour la première fois en 1963 sous le titre original Cat's Craddle.

31/05/2014

Simulacron 3

simulacron 3,daniel f. galouyeSi le cyberpunk est associé à William Gibson et son célèbre Neuromancien, considéré comme modèle-type du genre, il conviendrait toutefois d'honorer l'auteur de ce roman culte qui bien avant Gibson (dont l'oeuvre fut écrite en 1980) avait déjà développé ici le thème de la cyber-réalité dans un monde sombre. En effet, tout ce qui caractérise le cyberpunk (futur proche, technologies avancées, intelligence artificielle, grandes firmes cupides, anti-héros, pessimisme) se trouve ici. Alors que l'inventeur de Simulacron 3, un simulateur d'environnement total vient de décéder dans des circonstances étranges, son assistant, Douglas Hall, prend la relève et s'aperçoit assez vite que les projets de la REACO, la puissante firme qui détient le projet ne sont pas aussi nobles que ne voudrait le faire croire l'ambitieux président de celle-ci, Horace P. Siskin, 

Le terme "cyberpunk" fut utilisé pour la première fois par Gardner R. Dozois. Dans un article publié le 30 décembre 1984 dans le Washington Post et intitulé "SF in the eighties", il qualifiait l'oeuvre de Gibson et d'autres auteurs (notamment Bruce Sterling) de cyberpunk. Précédemment, le terme fut employé pour la première fois en novembre 1983 par l'auteur américain Bruce Bethke comme titre d'une de ses nouvelles.

simulacron 3,daniel f. galouye,cyber-punk,monde virtuel,mondes parallèles,science-fictionDu coup, les auteurs des années 60, abordant ce même thème mais indirectement et sans le nommer, furent considérés comme les inspirateurs du genre cyberpunk. On citera parmi eux Philip K. Dick bien entendu, dont les fameux mondes parallèles auront inspiré plus d'un auteur. Daniel F. Galouye se situe dans cette vague des années 60. Sa courte carrière (il décède à l'âge de 46 ans), le fait d'une part qu'il ne fut pas exclusivement auteur de science-fiction (il était également reporter) et d'autre part qu'il habitait à la Nouvelle-Orléans (ayant du coup moins de visibilité que d'autres écrivains basés à New-York ou en Californie) expliquent vraisemblablement une faible notoriété. Ce qui n'empêcha pas cette oeuvre d'être adaptée, en mini-série télévisée (Le monde sur le fil) par Rainer Werner Fassbender en 1973, et en film (The Thirteenth Floor) par Josef Rusnak en 1999. Il publia au total cinq romans dont les mémorables Simulacron 3, et Le monde aveugle (1961). Considéré culte a posteriori, Simulacron 3, précurseur du genre, est assurément à redécouvrir. J. N

Daniel F. Galouye, Simulacron 3, FOLIO SF, 2010, 261 p.

Publié pour la première fois en 1964 sous le titre original Simulacron 3.

17/05/2014

Les ailes de la nuit

41QpSSb4S9L._SY300_.jpgIl est loin le temps où la civilisation humaine fût à son apogée, passant à une vitesse vertigineuse d'un premier cycle durant lequel l'homme commençait à maîtriser son environnement et accumuler des informations, à un second, marqué par les avancées dans les sciences et la technologie, et in fine la conquête de l'espace. Colonisés par les galactiques, au bord de l'extinction, les humains ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Les habitants de la planète H362 - que les humains ont finis par esclavagiser - les avaient pourtant mis en garde d'un probable retour de bâton... De ce glorieux passé, subsiste la Guilde des Guetteurs, chargée de surveiller le ciel en cas de nouvelle invasion. Résigné, le vieux guetteur n'en poursuit pas moins son long périple, en espérant de meilleurs lendemains.

Si l'on en croit le philosophe anglais Thomas Hobbes et sa vision de l'état de nature, l'homme est un loup pour l'homme. S'inspirant de ce dernier à la fin du XXème siècle, Kenneth Waltz, chef de file du courant néo-réaliste dans les théories des relations internationales, affirmera que "la guerre existe car rien ne l'empêche" (1) et que la violence entre les États est une réalité incontournable de la scène internationale. Faisant écho au film culte Le jour où la terre s'arrêta (2) (tant pis pour les humains s'ils n'écoutent pas les mises en garde), ce roman phare de Robert Silverberg est une allégorie on ne peut plus claire de notre monde actuel. C'est ainsi que les villes de Jorslem, Atin, Roum, Perris renvoient à Jérusalem, Athènes, Rome, et Paris... Et lorsque l'auteur affirme que "nos ancêtres sont passés directement de la sauvagerie au contact galactique" (p. 105), il est impossible de ne pas établir un parallèle avec cette citation attribuée à Oscar Wilde, affirmant que "les Etats-Unis sont le seul Etat passé directement de la barbarie à la décadence sans passer par la civilisation". Triste mais sans être dénue d'un message d'espoir, ce récit aura pour "sorte" de suite quelques années plus tard Les profondeurs de la terre, plaidoyer pour la tolérance et renversement du choc des civilisations, thème présent dans les deux livres et thèse popularisée (et controversée) par Samuel Huntington (4). Plus de quarante ans plus tard, à l'ère des nouvelles technologies et de leur possible dérive, ce récit brillant est toujours d'actualité.  J. N

 

Robert Silverberg, Les ailes de la nuit, J'ai Lu, 2008, 213 p.

Publié pour la première fois en 1968 sous le titre original Nightwings.

- Prix Apollo - 1976

- Prix Hugo du meilleur roman court - 1969

 

(1) WALTZ (Kenneth), Theory of International Politics, 1979.

(2) The day the earth stood still (1951), réalisé par Robert Wise.

(3) HUNTINGTON (Samuel P.), The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, 1996.

 

19/12/2013

Les amants étrangers

philip josé farmer,les amants étrangers,science-fiction,érotismeEn 3050, dans un monde devenu quasiment totalitaire, l'Amérique du Nord est dirigée par le Clergétat, gouvernement central ultra-religieux, omnipotent et régissant la vie des citoyens de manière irrévocable. Ceux qui ne suivent pas strictement la ligne du "Parti" sont éliminés pour "irréalité". C'est donc logiquement que la sexualité et l'alcool sont strictement prohibés. Hal Yarrow, spécialiste en linguistique, est requis pour partir étudier la langue du peuple Siddo sur la planète Ozagen. C'est une aubaine pour divorcer et se délester d'une vie conjugale plus que terne. Car les seuls motifs légaux de divorce sont l'adultère (puni de mort), la stérilité, et les voyages interstellaires... Ozagen se trouve en effet à plusieurs années lumières de la Terre. Sur cette planète où les règles sociales sont différentes, sa rencontre avec la sensuelle Jeanette changera son destin à jamais...

Grand auteur américain de science-fiction (prix Hugo et prix Grand Master de science-fiction), Philip José Farmer (1918-2009) est le premier à aborder (dans ce roman justement) le thème de l'érotisme et des tabous qu'il engendre dans un univers (le nôtre) largement imprégné, hélas, par le conservatisme religieux. Dans le genre dystopie, on retrouve ici une atmosphère similaire à 1984 de George Orwell, aux Monades urbaines de Robert Silverberg, ou encore à Radio libre Albemuth de Philip K. Dick. Mais il s'agit surtout d'un réquisitoire subtil contre le fanatisme religieux, et d'un plaidoyer pour un monde tolérant, libéré son obscurantisme, et où les tabous sexuels ne devraient plus exister. Une oeuvre brillante. Jihad Naoufal

Philip José Farmer, Les amants étrangers, Gallimard, Folio SF, 2007, 272 p.

Paru pour la première fois en 1961 sous le titre original The Lovers.